Ce que Géographie veut dire

Je publie finalement sur mon blog ce projet d’article écrit en 1999 et depuis resté inédit. Certains aspects ont pu vieillir, mais l’essentiel reste valable à mon sens. Bonne lecture!

« La géographie est ennuyeuse… » C’est un leitmotiv que l’on s’entend dire nous autres géographes en maints endroits, par des personnes fort différentes. Pourtant, tout le monde semble faire de la géographie comme monsieur Jourdain faisait de la prose : sans le savoir. La géographie comme pratique, ou comme engouement est partout, mais son nom n’apparaît nulle part, comme s’il s’agissait d’une marque d’infamie, ou d’une promesse d’ennui tenace à éviter à tout prix si l’on veut « vendre », ou au moins intéresser. Bref, la géographie souffre d’une mauvaise image. Elle donne l’impression d’avoir complètement déserté les grands débats, et son absence est si flagrante que l’on serait tenté de considérer que l’espace est bel et bien une sorte d’impensé radical, un aspect du réel relégué.

Alors, on serait tenté de se demander « à qui la faute ? » ; et de trouver un responsable unique aux malheurs de la géographie. Mais voilà, les responsabilités sont largement partagées.

Tout d’abord, les géographes eux-mêmes, qui sont, il faut bien l’admettre, de mauvais communicateurs. Que l’on s’amuse à comparer les couvertures des livres d’histoire et de géographie : les premières sont souvent somptueuses, avec de nombreux documents en couleur, attrayants ; les secondes sont encore trop souvent d’une austérité proche du rébarbatif, comme si montrer une belle image dépréciait la science. Pourtant, l’éclatant succès du livre de Yann Arthus-Bertrand, la Terre vue du Ciel, ou encore l’émission le Dessous des Cartes, de Jean-Christophe Victor, sont là pour prouver l’intérêt des gens pour la géographie, voire leur passion. Et y a t-il des géographes médiatiques enfin ? Bien peu, et qui ne prennent que trop peu souvent l’initiative d’entreprendre les media, lors même que leurs confrères d’autres disciplines scientifiques ne s’en privent pas. Les géographes se sentent dévalorisés, mis de côté, oubliés par rapport aux autres sciences humaines. Mais c’est aussi et surtout à eux de faire un effort de communication, et de se questionner sur l’intérêt de leurs recherches.

Les milieux universitaire et médiatique, ensuite, achèvent le travail, car ils renvoient en la déformant encore davantage cette image d’une géographie austère et coupée du grand public : pour combien de questions importantes abordées lors d’émissions radio ou télévisées aucun géographe n’est présent ni même évoqué ! Dans le pire des cas, la géographie apparaît alors comme une nomenclature assommante et dépassée, ou encore un pensum scolaire à éradiquer au plus vite. Et le dédain, le mépris, voire l’hostilité parfois manifestés envers la géographie étonnent, tant la discipline semble, en fait, méconnue. Mais remontons, justement, à la source de ce décalage entre l’image de la géographie et ce qu’elle est effectivement en train de devenir…

La plupart des enseignants d’histoire-géographie du secondaire sont des historiens de formation. Souvent peu intéressés par la géographie, ils l’enseignent mal : le temps consacré à la géographie est réduit à la portion congrue, et les leçons sont elles-mêmes sévèrement réduites, au point de donner une image caricaturale de la matière. Les élèves, dégoûtés de la « géographie », au sortir du baccalauréat, choisissent en général autre chose que cette discipline dans les sciences humaines. Devenus professeurs pour certains, ils redistribueront (parfois avec les meilleures intentions du monde) les préjugés dont ils avaient été eux-mêmes victimes. La boucle est bouclée, le cercle vicieux fonctionne à plein… Pourtant, l’histoire et la géographie s’occupent des mêmes phénomènes ; simplement, l’une privilégie le temps, et l’autre l’espace.

Mais quelle géographie les programmes préconisent t-ils encore dans les lycées et collèges ? Là aussi, un grave malentendu se maintient. Pendant au moins ces quinze dernières années, la géographie scolaire a été enseignée sous la forme d’une géographie ramenée à une morne étude des modes de production imprégnée d’un marxisme simplifié à outrance, donc sans pertinence… Cela aboutit à une géographie économisante, indigeste, inutile et férocement ennuyeuse, truffée de concepts mal digérés. Et cet ersatz de géographie monopolise l’image de la géographie en tant que discipline scientifique et scolaire. Autrement dit, on pense que c’est de la géographie, les manuels l’appellent géographie, cela ressemble à de la géographie…mais ce n’en est pas. Et c’est là tout le drame.

Le grand public rejoint les intellectuels et les media dans cette confusion : cette image de géographie-nomenclature est celle qui apparaît dans les discussions, ou encore les boutades sur les données inutiles à apprendre comme « les éléments de la puissance japonaise », sujet économique et non géographique d’une pertinence à vrai dire limitée ! Mais la liste de ces confusions serait trop longue. On comprend mieux dès lors pourquoi les géographes sont absents de ces grands débats qui émaillent la presse écrite, radio, télévisuelle : non seulement on ne les invite pas, puisque l’on suppose qu’ils n’auraient rien à dire, mais les géographes eux-mêmes se mettent en retrait, en raison à la fois de cette mauvaise image qui les intimide ou les décourage, et aussi à cause d’une certaine pusillanimité intellectuelle, comme si un vrai scientifique ne devait pas se commettre dans des émissions télé ; comme si certains problèmes, trop brûlants, interdisaient toute intervention immédiate de la part d’un scientifique digne de ce nom. Pourtant, que l’on prenne un quotidien comme le Monde, et l’on verra à quel point la géographie s’y trouve présente…en filigrane. De la guerre du Kosovo aux violences entre Israéliens et Palestiniens, de l’effet de Serre au « développement durable » et autres séismes, combien de sujet touchent à la géographie ! Toutefois, si les géographes refusent de penser certains problèmes, d’autres le feront très bien pour eux… Car la pensée géographique n’est pas l’apanage des seuls géographes. Alors mieux vaut tâcher de savoir ce qu’est la géographie. Ou ce qu’elle pourrait être.

La géographie a radicalement changé en quelques années, et à tel point, il est vrai, que les géographes eux-mêmes n’en ont pas toujours conscience. Mais si l’on devait rendre à la géographie ce qui est à la géographie, on verrait que l’on a affaire à une discipline immense, parce qu’elle touche à tous les domaines de la vie sur terre, des plus humbles aux plus fastueux. Tentons d’évoquer les principaux aspects de cette science géographique « à venir ».

La géographie est d’abord, et par essence, science du complexe, terme cher à Edgar Morin ; en effet, située à la charnière du monde naturel et du monde humain, la géographie a pour tâche d’opérer la suture entre ces deux domaines a priori distincts des sciences : au croisement des sciences de l’homme et des sciences de la nature, elle fonde sa spécificité…et sa fragilité. Pourtant, il est certain que cette position intermédiaire, loin d’être une faiblesse, est une force. Et, conformément à ce que Morin appelle de ses vœux, la géographie remplit son rôle de science d’explicitation du monde.

C’est pourquoi la géographie est également science de synthèse : souvent les géographes sont accusés d’être de mauvais généralistes en tout, et de bons spécialistes en rien ; mais c’est se tromper de problème, car seuls les géographes, de par leur formation, sont justement capables d’opérer des rapprochements qu’aucun spécialiste d’autres matières ne serait amené à faire. C’est cette dimension intégrative de la géographie qui en fait la puissance, et peut permettre de présenter la géographie comme une science totalisante — mais pas totalitaire. C’est pourquoi l’apparent morcellement de la géographie est en fait profonde unité.

C’est ensuite une science de la connexion, tant elle se nourrit de rapports variés, qui unissent des éléments très disparates, mais mis en système. C’est ainsi que la géographie est également, par nature, interdisciplinaire : paradoxalement marginalisée à l’intérieur du champ des sciences sociales, elle peut pourtant devenir ce carrefour unificateur entre ethnologie, histoire, philosophie, linguistique, mais aussi géophysique, cosmologie, biologie…

La géographie est éminemment politique, au sens étymologique du terme : elle sert de lien entre l’homme et la cité, entre l’homme et le monde. Le succès de l’exposition le Jardin planétaire, en 1999 à la Villette, fut indéniable. Bien sûr, le mot géographie n’y apparaissait jamais, mais enfin, la finalité politique de l’exposition était manifeste. Lire l’espace, lire le territoire à livre ouvert donne des clefs pour sa propre existence et celle des autres. On dit qu’oublier son histoire c’est se condamner à la revivre, mais négliger l’espace c’est se frapper de cécité intellectuelle. L’économie, avec ses oracles et ses séides, commettrait sans doute moins d’erreurs si elle se penchait davantage sur la spatialisation des phénomènes économiques…

Enfin, ne craignons pas de dire que la géographie a une dimension philosophique et métaphysique indéniable. C’est sans doute une évidence, mais la question « que fais-je ici » est bien l’un des questionnements humains fondamentaux. On touche à l’universel, et la géographie a sa part dans ce questionnement. La popularité pour l’histoire est un bienfait ; on dit souvent qu’elle travaille sur l’identité, la mémoire, et c’est vrai. Mais la géographie travaille, elle aussi, sur la mémoire des lieux, fondatrice d’identité, pourvoyeuse de sens…

Alors, il faudrait une triple prise de conscience pour faire descendre la géographie du ciel sur la terre : Aux géographes, de sortir de leur tour d’ivoire et de se jeter dans la mêlée, de participer, de se médiatiser, de s’impliquer. De l’audace, encore de l’audace ! serait-on tenté de dire, car l’exploration intellectuelle de l’espace ne fait que commencer. Que l’on pense à Internet ou aux systèmes d’information géographique : la géographie doit se les approprier, en faire ses outils de prédilection. Aux media, universitaires, intellectuels concernés par la géographie (et ils sont nombreux), de sortir aussi de leur sectarisme disciplinaire et de réviser leurs préjugés. Au public le plus vaste, enfin, de restaurer sa curiosité, de voir ce qu’est réellement la géographie, pour lui donner sa vraie valeur. Et se réconcilier avec le monde, car, pour le moment, quiconque se rend au rayon « géographie » de sa bibliothèque municipale ne verra souvent que des guide touristiques… Triste confusion, degré zéro de la compréhension spatiale !

Entre comprendre le monde pour agir sur lui ou le subir, un choix est à faire. La géographie peut y aider.

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Sur le « désenchantement du monde » 1/2

Max Weber

Max Weber

Dans le chapitre 2 de son maître-ouvrage, l’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, publié en 1904-1905, le sociologue Max Weber écrit, à propos du Calvinisme : « Ainsi, dans l’histoire des religions, trouvait son point final ce vaste processus de « désenchantement » [Entzauberung] du monde qui avait débuté avec les prophéties du judaïsme ancien et qui, de concert avec la pensée scientifique grecque, rejetait tous les moyens magiques d’atteindre au salut comme autant de superstitions et de sacrilèges. Le puritain authentique allait jusqu’à rejeter tout soupçon de cérémonie religieuse au bord de la tombe; il enterrait ses proches sans chant ni musique, afin que ne risquât de transparaître aucune « superstition », aucun crédit en l’efficacité salutaire de pratiques magico-sacramentelles ».

Weber s’attache, dans cet extrait, à retracer l’émergence de ce qu’il appelle le « désenchantement du monde », et c’est dans une problématique tout d’abord de sociologie des religions qu’il va mettre en place son raisonnement. L’expression, apparemment reprise de Schiller, va servir de point d’appui au fameux ouvrage éponyme de Marcel Gauchet, publié en 1982, et qui va vite apparaître comme un ouvrage particulièrement pertinent pour décrypter notre époque.

Mais comme on le voit, ce « désenchantement » ne concerne, selon Weber, que la religion elle-même, et pas un combat entre tenants d’un certain rationalisme et défenseurs de la religion.

C’est la religion elle-même qui est traversée de courants contradictoires, entre d’une part les « moyens magiques d’atteindre au salut » et une certaine forme de puritanisme radicalement opposée, du moins en apparence, à ces pratiques et s’en tenant donc, strictement, à des formes de piété minimales.

Cette tension entre foi et thaumaturgie ne recoupe donc que très partiellement la prétendue opposition, très usée, entre foi et raison. Dans ce cas, c’est la foi qui d’une certaine manière apparaît comme raisonnable et la magie comme irrationnelle et surtout « comme autant de superstition et de sacrilèges ».

Le mot « superstition » a lui-même tout d’abord été utilisé par l’Église contre toutes sortes de pratiques souvent héritées du paganisme ancien. Ce mot, (qui signifie littéralement « ce qui reste ») était donc une sorte de machine de guerre intellectuelle conçue pour annihiler le legs des religions précédentes. Mais ce mot devient courant à l’orée de l’époque moderne cette fois-ci pour être utilisée comme une arme contre des courants de pensées jugés arriérés, irrationnels ou, comme l’on dira au XVIIIe siècle, « obscurantistes », mot polémique s’il en est.

L’envers de tout cela, c’est me semble-t-il le surnaturel. C’est un mot très chargé, et essayer de le réhabiliter semble déjà une entreprise condamnée à l’échec. Comment défendre, au XXIe siècle, un tel terme ? Tout comme la magie, le surnaturel appartiendrait à une époque révolue, définitivement close, et ces deux termes sont devenus comme synonymes d’erreur, d’errance intellectuelle.

Pourtant, la magie a toujours eu ses partisans, et elle les a encore. Si l’on en revient au texte de Weber, que lit-on ? Que le judaïsme ancien n’a eu de cesse de se démarquer de pratiques magiques, ou prétendues telles. Mais il ne les a jamais supprimées, et pour cause : la ligne de démarcation entre rite et magie est plus que ténue, sinon dans ses techniques, du moins dans ses buts. Et de fait, dans le rite catholique, liturgie et théurgie semblent marcher de conserve dans le rite de l’eucharistie…

Mais pourquoi l’expression « désenchantement du monde » a-t-elle eu autant de succès ? Tout comme la « mort de Dieu », abordée précédemment, ce désenchantement renverrait à l’état actuel de notre monde. Et comme souvent les penseurs européens font preuve d’un remarquable ethnocentrisme, on en infère que ce qui arrive dans le monde occidental va tôt ou tard concerner l’ensemble de la planète. Comme c’est simple ! Nous, pensent certains, phare et avant-garde de l’humanité, sommes de surcroît le laboratoire de la modernité. C’est vrai jusqu’à un certain point, et la fameuse « mondialisation » correspond effectivement à une occidentalisation du monde.

Si l’on voulait faire preuve d’un peu plus de décentrement, pour reprendre une expression heureuse de Paul Claval, on verrait que ce désenchantement a sa géographie et son histoire. Qu’il ne correspond pas à la planète entière, et que le désespoir des Occidentaux n’est pas forcément partagé par le reste de l’humanité. A vrai dire, le monde est encore extrêmement enchanté, voire enchanteur, mais c’est vrai, la part de fantaisie recule. Si l’on prend le cas des contes traditionnels, on a là un bel exemple de l’évolution récente des mentalités en ce domaine.

En effet, (tout comme le carnaval, qui n’est plus guère destiné, dans les pays occidentalisés, qu’aux enfants), les contes seraient, dans leur « naïveté » destinés aux crédules, donc aux petits. Et pourtant, forme contemporaine un peu frelatée de ces contes, Harry Potter est devenu un phénomène de société, exactement comme le Seigneur des Anneaux, et on ne peut que constater la puissance financière de cette industrie du rêve. Mais il s’agit de rêve dira-t-on…

En somme, si l’on en revient aux contes, cela revient à dire que nos ancêtres étaient soit des gens naïfs, soit des imbéciles, soit les deux. Attitude consacrée qui oppose « progrès » et « obscurantisme » ou, justement, « superstition », ou encore « science » et « tradition ». Mais le superstitieux, c’est toujours l’autre. Cela ne viendrait à l’esprit de personne de se flatter d’être superstitieux ! C’est donc une sorte d’insulte, que l’on jette à autrui pour le discréditer et se débarrasser de lui à bon compte. Cela trahit surtout le mépris des « gens instruits » contre les « ignorants ». A cet égard, les Lumières ont été pleines de ce mépris et de cette condescendance à l’égard des rustres et des paysans, ce qui n’est pas très glorieux.

On pourrait s’en tenir là et tracer une ligne de démarcation entre élites cultivées et peuple ignorant pour comprendre cette césure entre superstition/magie d’un côté et raison de l’autre. Mais la magie n’a pas été l’apanage d’obscures paysannes ou de sorciers charbonneux. Elle a concerné de grands savants, des membres du haut-clergé, sans oublier, si l’on sort d’Europe, les pratiques rituelles du bouddhisme tantrique tibétain.

On pensait chasser la magie par la porte, elle revient par la fenêtre ! Et le surnaturel avec.

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Démesure nucléaire 2/2

(Suite du premier article) Mais le problème est ailleurs en fait. Il est dans le modèle politique à l’œuvre engendré par le secteur nucléaire dans notre pays. On sait que, sous le prétexte du secret défense, le nucléaire civil n’a jamais fait l’objet d’aucun débat démocratique dans ce pays. Si l’on y ajoute la culture du mépris propres aux ingénieurs issus de nos grandes écoles, persuadés que le vulgum pecus n’entend rien à rien et qu’il vaut mieux confier certains dossiers « d’intérêt national » à des « experts », on obtient un recours systématique à la dissimulation, au mensonge et au déni d’information. Tout le monde s’est gaussé du fameux nuage radioactif de Tchernbyl qui aurait soigneusement contourné les frontières nationales. Il n’empêche que le mensonge a été sciemment proféré. Honte à ceux qui l’ont décidé et propagé. La Raison d’État a encore de beaux jours devant elle.

Alors oui, si l’on accepte le mensonge comme vertu, la dissimulation comme tactique et la désinformation comme communication, ainsi que l’absence de tout réel débat, le nucléaire a encore de beaux jours devant lui, et, braves gens, cessez de vous poser des questions et laissez les experts décider pour vous. L’argent-roi fait peu de cas de vos vies…

L’autre problème, peut être encore plus grave, est celui de la nature du nucléaire. Ici, le sens commun échoue à comprendre un phénomène physique particulièrement difficile à appréhender. La radioactivité ne se ressent pas vraiment, ou bien si on la ressent il est déjà trop tard pour s’en protéger. Elle n’est pas sensible comme d’autres types de pollution. Mais surtout, surtout elle correspond à des échelles de temps inhumaines. Les demi-vies des composés nucléaires peuvent durer des centaines de milliers, voire des millions d’années. On pourra rétorquer que ces composés ne sont pas les plus radioactifs, et que les plus puissants ont une demi-vie courte. C’est vrai, mais il n’empêche qu’un site, une fois contaminé, l’est pour de très longues périodes. De même, on a découvert des réacteurs nucléaires naturels, qui auraient fonctionné pendant très longtemps. Mais il faut comparer ce qui est comparable : la fission nucléaire est un phénomène naturel, mais il y a une question d’échelle. Et en France, pays le plus nucléarisé au monde, le choix du nucléaire apparaît comme un voyage sans retour. En sortir ? Impensable, et ceux qui osent évoquer cette éventualité sont des réactionnaires ou des fous.

Comment ouvrir un débat apaisé dans ces conditions ? C’est presque impossible. Les incidents nucléaires sont nombreux, mais une certaine loi du silence minimise ces problèmes ou les oublie. N’oublions pas, justement, qu’une fois un site de production démonté, reste le cœur du réacteur qui lui, est indémontable. Autrement dit, le site est mort pour des milliers d’années. Quel legs pour les fameuses générations futures ! Et à aucun moment on ne remet en cause le bien-fondé de la quantité d’énergie consommée. Imaginer des sources multiples d’énergie apparaît comme une ineptie, alors que ce serait certainement une alternative intéressante. Mais elle heurte de front les intérêts du secteur nucléaire. Alors on oublie.

Les Japonais, eux, n’oublient pas. Et s’il font preuve d’une capacité de résilience remarquable, cela ne supprime pas la contamination au quotidien de leur cadre de vie. Mas puisque nous sommes tous pollués à des degrés divers, pourquoi se faire du souci après tout ? Autant se dire que tout est déjà consommé. Dernier détail : on sait intervenir sur des avaries nucléaires jusqu’à un certain niveau de gravité. Mais au-delà, on ne sait pas. On est démuni. Avouer cela, c’est faire aveu de faiblesse. Insupportable pour tous ces experts. On préfère dire que l’on n’a pas le choix. Que c’est la seule solution et que sinon, c’est le retour à l’âge des cavernes. Qui a dit que le progressisme était mort ? Cela montre bien que nous sommes incapables d’envisager autre chose qu’un « progrès » indéfini décliné par le progrès matériel, industriel et technique. Si l’on supprime cela, le sol s’ouvre sous nos pas. Il faut imaginer autre chose, ce qui est très angoissant pour certains apparemment. Mais c’est certainement l’imagination qui nous sauvera.

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Démesure nucléaire (1/2)

Après la catastrophe de Fukushima (car c’en est une, plus personne ne peut le nier…) le « débat » sur le nucléaire a fait long feu en France et ailleurs. Mais ici, il semblerait que les échanges prennent un ton radical et un caractère passionnel à la mesure de l’implication de notre pays dans la dite filière nucléaire. Et comme on le rabâche à l’envi, le nucléaire reste l’un des « fleurons » de notre pâlissante industrie. Il faudrait donc défendre bec et ongles « les emplois », protéger une économie toute entière bâtie sur le nucléaire (civil ou pas). De surcroît, on sous-entend que les anti-nucléaires seraient des irresponsables, des antisociaux ou, allons-y franchement, des traîtres à la patrie et à l’avenir de l’humanité ! On prétend même, que le nucléaire serait l’avenir tout court. Cela rappelle les prétendus débats au moment du referendum autour du « traité européen à valeur constitutionnelle », où l’on assénait avec aplomb qu’en cas d’échec dudit traité l’Europe se retrouverait bien vite dans la situation de la France en 1793… Mais c’était avant la crise institutionnalisée…

Pour en arriver à un tel niveau d’invectives, il faut que les enjeux soulevés soient bien forts en effet. En somme, hors du nucléaire, point de salut. Cela a le mérite d’être simple. Pourtant cette affirmation est en elle-même si aberrante et irrationnelle (malgré tous les discours de rationalisation qui l’entourent) qu’elle devrait immédiatement susciter la méfiance. Mais comme l’époque est au bourrage de crâne et à l’intoxication vraiment généralisée, tout le monde est sommé de prendre position par « oui » ou « non ». Si l’on veut avoir une attitude un tant soit peu rigoureuse, on sait bien que la réponse est toujours plus nuancée, et c’est bien embarrassant quand on veut des réponses toutes faites.

J’aimerais rappeler quelques faits relatifs à l’énergie nucléaire et à sa place dans la nature comme dans nos sociétés. On affirme que le nucléaire français est « extrêmement sûr » et l’on a eu de cesse de le marteler pendant les semaines qui ont succédé le tsunami dévastateur au Japon. Cela ressemblait un peu à la méthode Coué. Cela servait d’ailleurs surtout à nous rassurer, et à prouver que le nucléaire français « était le plus sûr au monde ». Or, qui pourrait sérieusement prétendre qu’une invention humaine soit sûre à 100% ? Quelle démesure ! Mais c’est ici que l’on a recours, généralement, aux statistiques pour prouver, avec brio, que les risques d’accident majeur sont « minimes » ou « négligeables » dans les réacteurs français. Nous voilà rassurés à bon compte.

Allez raconter cela aux victimes de Tchernobyl, en leur expliquant qu’ils font partie de ces anomalies statistiques et de ces quelques chances sur des millions. Peu importe pour tous ces malades et mourants  : ils sont la triste preuve que les statistiques n’ont aucun sens car elles ne sont pas la réalité, mais une approximation de la réalité, ce qui est tout à fait différent. Malheureusement, tous les calculs de risque se basent sur ces opérations statistiques hautement douteuses. On prend le modèle pour la réalité… On pourrait le vérifier en maints endroits.

En revanche, ce qui est vrai, c’est que de nombreuses centrales sont construites dans des zones sismiques. Car la France, au sud d’une ligne Metz-Toulouse, est réellement sismique. Alors, on reprend des chroniques anciennes pour affirmer que notre pays n’a pas connu de séisme majeur depuis des siècles, voire jamais. Une fois de plus, quelle présomption… Ignorance ne fait pas preuve. Dire que puisqu’on n’a pas trace de séisme majeur, il n’y en a jamais eu, c’est un raccourci un peu abrupt, et d’une grande mauvaise foi intellectuelle. C’est le même genre de raisonnement que celui qui vaut dans l’agro-industrie ou la chimie : tant que l’on n’a pas prouvé que tel produit était nocif, alors ce produit est inoffensif.

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Imposture de l’économie

« Loi de la maison ». C’est ce que signifie, primitivement, le mot économie, utilisé pour la première fois par Xénophon dans son ouvrage éponyme. Il donnait toute une série de conseils pour arriver à une « saine gestion » de l’espace domestique. Il est vrai que la discipline actuelle, telle que délimitée par Michel Foucault dans les Mots et les Choses, est ce que l’on appelle désormais économie politique. Le second terme est souvent passé à la trappe et ne reste que ce vieux mot grec. On parle même d’économétrie pour la partie plus « hard science » d’une discipline intellectuelle qui se définit elle-même comme science. Mais il s’agit là d’une véritable imposture intellectuelle, car ce sont bien plus des savoir-faire que des savoir, à proprement parler.

Mais l’économie politique est devenue bien plus qu’elle-même, elle se déborde en se caricaturant. Comme tout le monde peu le constater, elle est devenue l’oracle moderne. Mais contrairement aux oracles du passé, elle se trompe en permanence sans pourtant perdre son double statut de science et d’oracle. Autant d’aveuglement laisse songeur. Cela veut certainement dire que l’économie touche désormais au mythe et dépasse la vie ordinaire par bien des aspects. Comme Guy Debord disait que l’économie ne devait être que l’une des manifestations de la vie sociale, on peut se demander pourquoi l’économie (et, par voie de conséquence, les économistes) sont autant sollicités pour se prononcer sur l’avenir du monde. Ce sont eux qui donnent le « la », mais la note est presque toujours fausse.

Les marchands ont en fait si complètement remporté la bataille que voir la vie sous un autre angle que celui proposé par l’économie passe pour pure folie ou irréalisme aberrant. Pourtant, quoi de plus éloigné de la vraie vie que cette économie sans cesse fascinée par ses propres modèles et théories au point de refuser la réalité ? Et le recours constant aux mathématiques n’y change strictement rien, au contraire. Le réductionnisme économique est une violence de plus sur les sociétés censées profiter de la science économique… On rêve les yeux ouverts.

En tant que géographe, il est particulièrement choquant de voir à quel point l’espace est trop souvent négligé encore maintenant par les tenants des diverses théories économiques qui fleurissent périodiquement ici ou là. Ici ou là, c’est à dire plutôt dans le monde anglo-saxon protestant. Ce qui n’est guère un hasard, si l’on veut bien se rappeler les travaux de Max Weber sur ce sujet. L’un des aspects les plus angoissants de la mondialisation, c’est bien cette sorte de mise au pas culturelle qui en passe par l’adoption d’habitudes de « consommation » collectives parfaitement calibrées, préparées et imaginées dans une perspective de simplification de la demande, et essentiellement aux États Unis. Or, les besoins des hommes ne sont pas standards, à moins d’opérer un nivellement général pour obtenir une « clientèle » docile et toujours avide de consommer plus. L’ultime pointe de cette évolution ce serait peut être ces « gainers » étasuniens qui, déjà en surpoids, revendiquent leur obésité présente ou future comme un aboutissement…

Imposture donc mais qui nous gouverne et décide des vies de centaines de millions de personnes sur cette terre. Imposture qui se base, notamment, sur un véritable mythe de notre temps, celui de la croissance (on pourrait aussi lui mettre un C majuscule, tant elle est déifiée, fantasmée). Croissance ! Obsession morbide de notre temps ! Temps où règne la quantité, comme René Guénon et d’autres ont pu l’écrire. J’y reviendrai. Obsession qui masque des enjeux bien plus profonds et importants, et qui, une fois de plus, fait oublier la diversité de la terre et des populations qui y vivent.

Violence pour violence, ce qui se passe aujourd’hui avec la prétendue « crise de la dette » montre nos gouvernants sous un jour peu flatteur. Mais ceci est une autre affaire…

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Sur la « mort de Dieu » (2/2)

L’insensé s’écrie, dans l’aphorisme 125 déjà cité  :  « Où est allé Dieu ? s’écria-t-il, je veux vous le dire ! Nous l’avons tué, — vous et moi ! Nous tous, nous sommes ses assassins ! Mais comment avons-nous fait cela ? […] Ne fait-il pas plus froid ? Ne voyez-vous pas sans cesse venir la nuit, plus de nuit ? Ne faut-il pas allumer les lanternes avant midi ? […] La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux pour du moins paraître dignes des dieux ? Il n’y eut jamais action plus grandiose, et ceux qui pourront naître après nous appartiendront, à cause de cette action, à une histoire plus haute que ne fut jamais toute histoire. » (Traduction Henri Albert).

Devenir nous-mêmes des dieux… Voilà, l’essentiel est dit. Je sais, c’est un thème rebattu. Mais l’hubris grecque, cette fameuse démesure, trouve son expression dans cette idée, qui n’est pas vraiment nietzschéenne. Juste liée à notre modernité, cette modernité occidentale que certains considèrent comme introuvable. Et pourtant, cette idée de l’homme-dieu se vérifie aisément. En même temps, le souhait de Nietzsche de nous rendre « dignes des dieux » a lamentablement échoué. Qui pourrait dire que les sociétés humaines aient « progressé » au plan moral et surtout spirituel depuis un siècle ? Et dans le même mouvement, il fait effectivement plus froid. La nuit, elle, a progressé, et l’on peut légitimement se demander comment nous en sommes arrivés là.

On le rabâche à l’envi, notre époque est hantée par diverses craintes millénaristes, au moins dans le monde occidental. Les grand media le redisent (en ce moment, le film Contagion, de Steven Soderbergh ou encore Melancolia de Lars von Trier, etc.). On brocarde cette inquiétude en disant qu’il est ridicule d’envisager une quelconque fin du monde ou de ce monde. Et en même temps, le millénarisme écologiste bat son plein. Il trouve son écho assourdi parmi toute une foule de soi-disant experts qui nous assènent avec une assurance inouïe que si l’on ne fait pas ceci ou cela, le monde trouvera sa fin. On n’oubliera pas non plus les diverses idioties élaborées à propos du bug de l’an 2000… Oubliées, et il vaut mieux du reste.

Bref, autant de variantes sécularisées et parodiques, de craintes eschatologiques fortes, fondées sur une vision cyclique de l’histoire. Or, il est bien évident que si Dieu est mort, la finalité du temps l’est aussi. Nouvelle impasse, car, comme un troupeau aveugle, nous voilà lancés dans le pur écoulement temporel sans signification et sans finalité. C’est ce que le géographe Augustin Berque a appelé le « métabasisme » c’est à dire l’oblitération totale ou partielle d’une quelconque base, d’un socle de valeurs qui pouvaient donner sens à nos vies. Aujourd’hui, c’est plus le ricanement ou la dérision qui semblent l’ultime posture, comme si l’on était incapable d’autre chose…

Pauvre résultat à vrai dire. Mais s’interroger sur la signification de l’histoire, est-ce vraiment obscène ? Oui diront certains, trop effrayés par l’idée même de plonger sous la ligne de flottaison de cette histoire immédiate, pour voir ce monde si las de lui-même sous un autre jour. Mais si l’histoire symbolise autre chose, alors les lignes peuvent bouger. La Raison n’appartient pas à la culture européenne, heureusement, mais le rationalisme, en revanche, semble bien produit dans un contexte précis, celui des « Lumières », pas toujours si lumineuses que cela. Lorsque j’évoquai la world history pour insister sur l’irruption d’autres points de vue dans des champs scientifiques un peu trop centrés sur l’Occident, on peut en faire autant dans le domaine de la philosophie de l’histoire. Et l’on découvre alors une histoire différente, beaucoup plus étrange, et où les sciences « européennes » n’ont pas forcément le dernier mot.

Pour en revenir à Nietzsche, la question qu’il pose renvoie à la qualité du temps dans lequel s’inscrit cet événement de la mort de Dieu. Et c’est bien cet aspect qualitatif de l’espace et du temps qu’il faut prendre en considération.

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La « Forteresse Rouge »

La photographie choisie pour orner le bandeau de ce blog est une vue de l’Alhambra de Grenade, en Andalousie. Je l’ai prise à la fin de l’hiver 2007, en compagnie de mon cousin, installé à San Roque, une localité près de Gibraltar. J’étais venu lui rendre visite et découvrir sa région d’adoption.

J’ai choisi cette image car elle est pour moi un condensé de ce dont je voudrais parler dans ce blog  : la beauté et la complexité des cultures et civilisations humaines, leur relation avec diverses formes de transcendance, ainsi que leur environnement, leur rapport à la modernité.

A la droite de la photo, on distingue les bâtiments si extraordinaires que les princes nasrides firent construire à partir de 1238. « Qal’at al-Hamra », qui a fini par donner Alhambra, signifie « forteresse rouge ». L’Alhambra est souvent présentée comme l’un des tout derniers fleurons de la culture musulmane de la péninsule ibérique. On peut même lire que c’est « une architecture splendide faite avec des matériaux pauvres ». Or on ne s’en rend pas vraiment compte en visitant les lieux. En revanche, on voit bien toute la force et la cohérence de cette culture islamique épanouie à l’extrême ouest des terres d’islam. Par ailleurs, ce que l’on peut lire, voir ou entendre actuellement sur l’islam est si navrant, voire révoltant, que des monuments de ce genre apparaissent comme des signes presque évanouis de périodes plus subtiles malgré leur violence, plus raffinées malgré les affrontements entre cultures, entre communautés. Même si l’on est beaucoup revenu sur la prétendue tolérance d’al Andalus, c’est à dire la période musulmane de l’Espagne et du Portugal confondus, il faut bien reconnaître que ces territoires ont été un creuset culturel incroyable, et ce dans tous les domaines  : musicaux, littéraires, picturaux, architecturaux, et bien entendu religieux, avec le plus éminent d’entre tous, le Sheikh Akbar, doctor maximus, Muhydi-d-din ibn ‘Arabi.

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